LECTURE : ARCADIE, EMMANUELLE BAYAMACK-TAM, P.O.L. EDITEUR, 2018.

Je suis très heureux pour l’instant de ma lecture d’Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam, car ça chante. La musicalité de la langue, c’est peut-être tout de même la base de l’écriture littéraire ? Pas une musicalité à tout va, indifférente au propos et multipliant en toute situation des pas de danse incongrus ; mais une musicalité qui a du sens, qui ajoute au sens, contribue à l’impression de lecture et au plaisir des sens (ha !)

Le rythme, c’est un minimum. L’organisation des groupes de mots de manière harmonieuse rythmiquement, cela contribue d’une part à la clarté du propos, d’autre part au mouvement qui fait avancer dans la lecture (ce mouvement qui, quel que soit le sujet, du suspense à deux francs du gros thriller de gare à la progression minutieuse et lente du texte le plus dense, définit fondamentalement l’activité mentale du lecteur). Un petit alexandrin bien placé, par exemple, ça vous pose un récit. « De jour comme de nuit, il a fallu que je fasse avec les souffrances de ma mère et les soucis torturants de mon père, leur agitation permanente et stérile, leurs visages convulsés et leurs discours anxieux. » (p. 13-14 ; on notera aussi le balancement des doublons jour/nuit, souffrances de ma mère/soucis torturants de mon père, permanente/stérile, visages convulsés/discours anxieux) « Il a fait du grand salon une véritable galerie des glaces où il se pavane à longueur de temps, histoire de vérifier et ajuster ses petits effets : la canne à pommeau d’ivoire, la pochette carmin, les boutons de manchette, l’empilement ajusté de ses boucles neigeuses. » (p. 41) Le rythme il en faut, comme les battements des roues d’un train sur les rails, pour que la langue nous emmène dans l’univers du roman.

Les sonorités, c’est plus compliqué. De quel inconscient trouble émergent les associations entre son et sens ? De quelle enfance oubliée ? (La nôtre ou celle de l’humanité, lorsque le langage naissait, essentiellement lié aux êtres et aux choses mais aussi, de par sa multiplicité, sinon arbitraire du moins relatif. La poésie se débattra toujours entre ces deux exigences — à moins qu’elle n’existe plus.) « Il était temps : ma mère souffrait de migraines, de pertes de mémoire, de troubles de la concentration et d’exténuation chronique. Mon père se portait comme un charme mais empathie aidant, il était tout aussi affecté que sa Bichette et lui cherchait activement un havre, une maison de santé, une tanière où elle pourrait soustraire aux ondes son hypersensibilité légendaire. » (p. 20) D’une part, il y a des répétitions de sons qui font aussi le rythme à une échelle moindre, lient entre eux les mots et leur sens : « ma mère soufrait de migraines, de pertes de mémoire, de troubles de la concentration et d’exténuation chronique » (je souligne). Et « tanière », dont le sens est frappant, est souligné par « légendaire ». D’autre part, des sons qui évoquent le sens : « havre » marque une pause dans la phrase, une lenteur qui évoque la paix d’un havre, par exemple ; le « x » d’exténuation n’étant pas mal non plus. (Les sonorités sont aussi du rythme, celui des phonèmes, tandis que le rythme évoqué plus haut était celui des syllabes et des mots. Deux échelles : la combinaison des phonèmes pour former des syllabes et des mots ; la combinaison des syllabes pour former des mots et des phrases. La première est plus mélodique, chaque son avec ses couleurs et textures se combinant aux autres, par répétition ou contraste ; la seconde plus percussive, se contentant de compter, consonnes à l’appui, sans se soucier plus que ça des voyelles.)

Tout ça pour dire qu’à condition de ne pas raconter n’importe quoi, savoir écrire musicalement (avec une sensibilité qui varie, analogue à celle d’un musicien) me semble un bon point de départ pour un romancier. J’ai donc l’intention de poursuivre cette lecture.

Un avis sur “LECTURE : ARCADIE, EMMANUELLE BAYAMACK-TAM, P.O.L. EDITEUR, 2018.

  1. C’était bien. Je recommande.

    Nuances : quelques répétitions et détails qu’un meilleur éditeur aurait relevé ; le personnage du migrant reste caricatural et objectifié ; et l’irruption de la politique transforme une belle fiction en quasi manifeste bien-pensant sur la fin. Comme si l’idéalisme ne pouvait qu’être politique, alors que c’est une contradiction.

    Mais très belle écriture et vrai plaisir de lecture pendant 400 pages, ce qui est déjà beaucoup.

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