LECTURE : CHAMPION, MARIA POURCHET, GALLIMARD, 2015.

Je ne peux pas faire de critique sur ce roman, car il utilise exactement le même dispositif narratif que le mien, Ma vie parfaite : un narrateur interné en hôpital psychiatrique écrit à l’intention de son thérapeute le récit des événements qui l’ont amené là, en espérant convaincre de sa guérison afin de pouvoir retrouver la liberté, de telle manière que l’on découvre en même temps les faits et l’évolution de la santé mentale du personnage qui nous les représente. J’ignorais en écrivant que Champion existât, et bien qu’il soit fort intéressant pour moi d’observer la manière dont son auteur a traité précisément les mêmes problèmes que ce schéma me posait, cela semble bien difficile d’en proposer une évaluation un tant soit peu détachée de ma propre tentative.

J’en profite pour évoquer autre chose, à l’occasion d’une phrase qui se trouve en quatrième de couverture de l’édition Folio et pages 47-48. « Le vendredi soir, Ludivine met des fringues couvrantes absolument pas pute, elle essuie son maquillage de bagnole volée dans les toilettes, elle marche en regardant ses godasses. » A première lecture rapide, la syntaxe de l’expression soulignée se prête à une confusion : on peut lire « son maquillage de bagnole », ce qui n’est pas évocateur, et surtout « volée dans les toilettes », ce qui n’a pas de sens. Certes, dès qu’on y réfléchit une demi-seconde, ce n’est pas ça : en fait, elle essuie dans les toilettes son maquillage de bagnole volée. Pas besoin d’être un génie pour le comprendre. Mais je me suis souvent fait la remarque, et cet exemple me semble en souligner la pertinence, qu’il fallait éviter ce genre de fausse confusion, car cela nuit au mouvement de lecture. Une fausse interprétation, syntactiquement possible, mais absurde et aussitôt écartée, c’est tout de même un petit processus mental qui parasite le flot, idéalement fluide et inentravé, de la lecture. On ne lit en effet pas, d’abord, de manière rationnelle, mais en suivant avidement l’hypnose du langage, définie strictement par la forme linguistique proposée. On perçoit ainsi le style et ses potentialités expressives, mais on n’y réfléchit pas, on ne nomme pas les figures, on n’analyse pas les structures. On ne raisonne pas quand on lit, du moins pas dans la première lecture impressive, celle où l’on jouit. On rêve avec. Une explication rationnelle ne peut pas remplacer cela, ni le faire advenir si quelque chose, de l’ordre du sensible, s’y oppose ou, comme dans ce cas, va de manière même minime à son encontre.

LECTURE : ARCADIE, EMMANUELLE BAYAMACK-TAM, P.O.L. EDITEUR, 2018.

Je suis très heureux pour l’instant de ma lecture d’Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam, car ça chante. La musicalité de la langue, c’est peut-être tout de même la base de l’écriture littéraire ? Pas une musicalité à tout va, indifférente au propos et multipliant en toute situation des pas de danse incongrus ; mais une musicalité qui a du sens, qui ajoute au sens, contribue à l’impression de lecture et au plaisir des sens (ha !)

Le rythme, c’est un minimum. L’organisation des groupes de mots de manière harmonieuse rythmiquement, cela contribue d’une part à la clarté du propos, d’autre part au mouvement qui fait avancer dans la lecture (ce mouvement qui, quel que soit le sujet, du suspense à deux francs du gros thriller de gare à la progression minutieuse et lente du texte le plus dense, définit fondamentalement l’activité mentale du lecteur). Un petit alexandrin bien placé, par exemple, ça vous pose un récit. « De jour comme de nuit, il a fallu que je fasse avec les souffrances de ma mère et les soucis torturants de mon père, leur agitation permanente et stérile, leurs visages convulsés et leurs discours anxieux. » (p. 13-14 ; on notera aussi le balancement des doublons jour/nuit, souffrances de ma mère/soucis torturants de mon père, permanente/stérile, visages convulsés/discours anxieux) « Il a fait du grand salon une véritable galerie des glaces où il se pavane à longueur de temps, histoire de vérifier et ajuster ses petits effets : la canne à pommeau d’ivoire, la pochette carmin, les boutons de manchette, l’empilement ajusté de ses boucles neigeuses. » (p. 41) Le rythme il en faut, comme les battements des roues d’un train sur les rails, pour que la langue nous emmène dans l’univers du roman.

Les sonorités, c’est plus compliqué. De quel inconscient trouble émergent les associations entre son et sens ? De quelle enfance oubliée ? (La nôtre ou celle de l’humanité, lorsque le langage naissait, essentiellement lié aux êtres et aux choses mais aussi, de par sa multiplicité, sinon arbitraire du moins relatif. La poésie se débattra toujours entre ces deux exigences — à moins qu’elle n’existe plus.) « Il était temps : ma mère souffrait de migraines, de pertes de mémoire, de troubles de la concentration et d’exténuation chronique. Mon père se portait comme un charme mais empathie aidant, il était tout aussi affecté que sa Bichette et lui cherchait activement un havre, une maison de santé, une tanière où elle pourrait soustraire aux ondes son hypersensibilité légendaire. » (p. 20) D’une part, il y a des répétitions de sons qui font aussi le rythme à une échelle moindre, lient entre eux les mots et leur sens : « ma mère soufrait de migraines, de pertes de mémoire, de troubles de la concentration et d’exténuation chronique » (je souligne). Et « tanière », dont le sens est frappant, est souligné par « légendaire ». D’autre part, des sons qui évoquent le sens : « havre » marque une pause dans la phrase, une lenteur qui évoque la paix d’un havre, par exemple ; le « x » d’exténuation n’étant pas mal non plus. (Les sonorités sont aussi du rythme, celui des phonèmes, tandis que le rythme évoqué plus haut était celui des syllabes et des mots. Deux échelles : la combinaison des phonèmes pour former des syllabes et des mots ; la combinaison des syllabes pour former des mots et des phrases. La première est plus mélodique, chaque son avec ses couleurs et textures se combinant aux autres, par répétition ou contraste ; la seconde plus percussive, se contentant de compter, consonnes à l’appui, sans se soucier plus que ça des voyelles.)

Tout ça pour dire qu’à condition de ne pas raconter n’importe quoi, savoir écrire musicalement (avec une sensibilité qui varie, analogue à celle d’un musicien) me semble un bon point de départ pour un romancier. J’ai donc l’intention de poursuivre cette lecture.

LECTURE : OUBLIER KLARA, ISABELLE AUTISSIER, ÉDITIONS STOCK, 2019.

Une écriture maladroite

C’est l’impression que me donne ce début de récit, correctement conçu, avec ce qu’il faut d’exotisme pour éveiller l’intérêt, et l’entame d’une histoire dont on devine qu’elle sera honnêtement ficelée. La vision du monde proposée vaudra un article du journal éponyme : description d’un ailleurs pittoresque enrobée d’opinions politiques bien d’ici, je veux dire de Paris, je veux dire des beaux quartiers de la capitale. On sera transportés sans avoir à subir le moindre bouleversement intérieur.

L’écriture, avec ses passés simples et ses descriptions méthodiques, pourrait être qualifiée de « pas mauvaise ». Il y a très largement pire. Un manque de fluidité dans les points de vue et les temps du récit laisse penser qu’il fut écrit méthodiquement, morceau par morceau. Avec une attention à la langue qui ravirait un professeur de français ; pas de fautes, vraiment, mais pas de beauté non plus. Une forme de maladresse presque innocente, ou naïve, disons. Puisqu’on m’a dit que je pourrais écrire un roman, je m’y applique et je ne m’en sors pas si mal.

Pour capturer l’attention d’un lecteur exigeant, il faut cependant plus qu’une promenade de digestion, satisfaisante pour qui n’a pas d’autre ambition que de se délasser la panse en attendant la mort.

LECTURE : VENUS D’AILLEURS, PAOLA PIGANI, EDITIONS LIANA LEVI, 2015.

Cela part d’une image : le mouvement d’une truelle, une figue dans une main à laquelle deux doigts manquent. Puis ça se développe, un peu trop abstraitement : le bruit de l’outil « accompagne le corps de Mirko », c’est très général ; de la figue « surgit à la fois la douceur d’une enfance perdue et l’arme qui lui a arraché deux doigts ». Je préférerais que ça surgisse, accompagne vraiment, plutôt que de le dire. Une image littéraire, ce n’est pas sa description scolaire, pseudo-philosophique, dont l’abstraction ne sert qu’à s’élever au-dessus du voisin aux travaux plus concrets. Sans infliger au livre de Paola Pigani, qui n’en mérite pas tant, toute ma haine recuite des écoles, si l’interprétation est ce qui donne vie au texte, c’est une erreur de penser que l’auteur se contente d’en conter les unes après les autres. Ce serait comme si un compositeur n’écrivait sur sa partition que nuances et mouvements, mais sans notes. Il y manquerait la mélodie qui vous prend à la gorge.

Je n’y entre pas, dans ce roman, car malgré les images qui commencent chacun des premiers chapitres, je ne sens rien de concret dans ces premières pages. Une évocation quasi journalistique, mais moins précise, d’un conflit interethnique et d’une réalité sociale ; mais l’auteure ne sait pas me faire croire qu’elle comprend le vécu du réfugié manœuvre sur un chantier, qu’elle le ressent et peut me faire partager ce ressenti.

Alors je m’ennuie. On ne fait pas un roman avec de bonnes intentions, ce serait bien facile. « Politique et poétique », lis-je sur le rabat de couverture au sujet du précédent : il manque peut-être un lien entre les deux.