LECTURE : DEUX SŒURS , DAVID FOENKINOS, GALLIMARD, 2019.

La lecture, ou tentative de, de Deux sœurs de David Foenkinos m’a laissé longuement perplexe quant à l’utilité d’écrire une chronique, tant un sentiment de vide et d’abattement m’a envahi en même temps que le livre me tombait des mains. Ce n’est pas que je sois opposé par principe à l’écriture de romans simples, où la recherche d’une densité linguistique ne soit pas la principale motivation ni de l’auteur ni des lecteurs. On peut même dire que mon premier roman appartient à cette catégorie, dans la mesure où j’ai fait narrer une femme qui n’est pas écrivain ou poète, et qui a simplement la bonne fortune que ses mots simples tombent dans un ordre et à un rythme pas trop dégueulasse (un personnage qui narre, c’est toujours une fiction).

Mais là, comment dire. C’est d’une ineptie confondante. Les dialogues sont débiles. L’action ne commence jamais, ne se développe pas et cela rend difficile de supposer une fin. Il y a quelques poses : des chapitres d’une seule phrase, même pas belle, qui doivent vouloir faire intelligent ; des références culturelles, bien sûr, car on a « évidemment lu Bolaño » ; des notes de bas de page, là aussi, snobinard. Et si ça ne suffisait pas à entraîner une sévère déprime, considérer le nombre de prix littéraires reçus par l’auteur, son succès et l’onction Gallimard, là, ça donne vraiment envie d’en finir. A défaut, j’avais remisé mon exemplaire sur la pile des livres à donner, puis celle des déchets à recycler, mais comme je n’arrivais à reprendre le cours de ces lectures publiques, je suis allé l’y repêcher pour lui faire un sort.

Ne reste qu’à espérer l’oubli.

LECTURE : UN CERTAIN PAUL DARRIGRAND, PHILIPPE BESSON, JULLIARD, 2018.

L’impression d’un entre-soi tautologique : je suis écrivain parce que vous me regardez, vous me regardez parce que je suis écrivain. Nous apprécions chacun la délicatesse de cette relation plumitive. La confiance absolue que ce sera intéressant pour seul élan narratif. Comme j’ai déjà parlé de moi dans plusieurs livres, ce que j’ai à dire là vaut bien matière à celui-ci. Pourquoi se poser ce genre de question vulgaire ? La littérature ne sert à rien, voyons, mais elle contient tout. Vous êtes, vous-même, exceptionnel, d’apprécier lire une histoire qui n’a pas d’intérêt. Votre esprit d’autant plus élevé qu’il se contente ainsi du vide.

On procédera par courts paragraphes, chacun une unité factuelle, comme du journalisme élégant. Leur succession aura la légèreté d’une conversation, sans la variété du dialogue : se répondant à soi-même, sans avancer trop vite, avec naturel, on donne bien l’impression d’aller quelque part, mais au rythme d’une promenade digestive. Le lien logique de l’un à l’autre, c’est « après, il m’arrive ceci, à moi qui suis si intéressant » ou « après, il faut bien que je dise cela, pour qu’on comprenne ceci, puis on passera à la suite ». Ce serait sans doute trop demander que narrativement, il se passe quelque chose, quand fictionnellement ça n’a pas été jugé nécessaire.

Après, ne connaissant pas l’auteur, je viens de passer sur Wikipedia : il paraît qu’il « emprunte son style littéraire à l’écrivaine Marguerite Duras », ce qui n’a aucun sens et même l’imitation ne m’a pas sauté aux yeux. Je remarque aussi qu’il a publié 21 romans en 18 ans, ce qui explique sans doute qu’il ne puisse pas les faire trop compliqués. (Mais là, c’est la jalousie qui parle.)

LECTURE : CHAMPION, MARIA POURCHET, GALLIMARD, 2015.

Je ne peux pas faire de critique sur ce roman, car il utilise exactement le même dispositif narratif que le mien, Ma vie parfaite : un narrateur interné en hôpital psychiatrique écrit à l’intention de son thérapeute le récit des événements qui l’ont amené là, en espérant convaincre de sa guérison afin de pouvoir retrouver la liberté, de telle manière que l’on découvre en même temps les faits et l’évolution de la santé mentale du personnage qui nous les représente. J’ignorais en écrivant que Champion existât, et bien qu’il soit fort intéressant pour moi d’observer la manière dont son auteur a traité précisément les mêmes problèmes que ce schéma me posait, cela semble bien difficile d’en proposer une évaluation un tant soit peu détachée de ma propre tentative.

J’en profite pour évoquer autre chose, à l’occasion d’une phrase qui se trouve en quatrième de couverture de l’édition Folio et pages 47-48. « Le vendredi soir, Ludivine met des fringues couvrantes absolument pas pute, elle essuie son maquillage de bagnole volée dans les toilettes, elle marche en regardant ses godasses. » A première lecture rapide, la syntaxe de l’expression soulignée se prête à une confusion : on peut lire « son maquillage de bagnole », ce qui n’est pas évocateur, et surtout « volée dans les toilettes », ce qui n’a pas de sens. Certes, dès qu’on y réfléchit une demi-seconde, ce n’est pas ça : en fait, elle essuie dans les toilettes son maquillage de bagnole volée. Pas besoin d’être un génie pour le comprendre. Mais je me suis souvent fait la remarque, et cet exemple me semble en souligner la pertinence, qu’il fallait éviter ce genre de fausse confusion, car cela nuit au mouvement de lecture. Une fausse interprétation, syntactiquement possible, mais absurde et aussitôt écartée, c’est tout de même un petit processus mental qui parasite le flot, idéalement fluide et inentravé, de la lecture. On ne lit en effet pas, d’abord, de manière rationnelle, mais en suivant avidement l’hypnose du langage, définie strictement par la forme linguistique proposée. On perçoit ainsi le style et ses potentialités expressives, mais on n’y réfléchit pas, on ne nomme pas les figures, on n’analyse pas les structures. On ne raisonne pas quand on lit, du moins pas dans la première lecture impressive, celle où l’on jouit. On rêve avec. Une explication rationnelle ne peut pas remplacer cela, ni le faire advenir si quelque chose, de l’ordre du sensible, s’y oppose ou, comme dans ce cas, va de manière même minime à son encontre.

LECTURE : LES FILS CONDUCTEURS, GUILLAUME POIX, VERTICALES, 2017.

Théâtre ou roman ? Un sens certain de la mise en scène, l’action est habilement amenée, avec des angles d’approche indirects : contexte, situation, éveil de l’intérêt, la temporalité est située en passant, un personnage apparaît, on progresse facilement d’étape en étape vers la construction de l’intrigue. La langue est vive, précise, mais sans personnalité, dans le sens où elle emprunte à divers registres ou sociolectes, mais ne noue pas de lien spécifique avec le réel, n’a pas de forme propre qui permette d’approcher le monde de façon nouvelle ou originale.

On peut aimer, cependant : c’est rapide et intelligent, adroitement conçu, et le sujet a l’air intéressant (j’écris ceci à partir des premières pages, car néanmoins je n’ai pas eu envie de continuer). On peut trouver aussi que ça manque de finesse et de substance, en termes d’écriture poétique mais aussi de fiction : les personnages ainsi conçus, n’ayant pas la chair de comédiens pour s’incarner, manquent de texture psychologique, de capacité à entrer en relation avec le lecteur (ou vice-versa).

On ne s’attache pas à eux, on ne s’imprègne pas de l’univers fictionnel : on peut observer en spectateur et l’action  dramatique et la construction du récit, mais un lecteur  (heureux) est plutôt acteur du texte littéraire, celui qui en actualisant un langage imaginant fait de son for intérieur et la scène et la matière de tout ce qui a lieu dans l’œuvre. Autrement dit, le lecteur est, dans le moment de sa lecture, chaque mot et chaque personnage, le lecteur ressent intérieurement toutes les évocations du texte (toutes celles qu’il actualise, en admettant qu’il n’existe pas de lecture totale ; mais celles qu’il n’actualise pas n’existent pas pour lui, ce qui n’est pas la même chose que d’exister extérieurement).

J’ai donc vraiment l’impression d’un roman de dramaturge, un peu raté en tant que roman, sachant qu’ayant pour ma part commencé par la poésie, j’aime peut-être davantage les romans de poètes, dont rien ne dit qu’ils soient dans l’absolu plus réussis (on peut s’ennuyer en lisant Julien Gracq).

LECTURE : ARCADIE, EMMANUELLE BAYAMACK-TAM, P.O.L. EDITEUR, 2018.

Je suis très heureux pour l’instant de ma lecture d’Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam, car ça chante. La musicalité de la langue, c’est peut-être tout de même la base de l’écriture littéraire ? Pas une musicalité à tout va, indifférente au propos et multipliant en toute situation des pas de danse incongrus ; mais une musicalité qui a du sens, qui ajoute au sens, contribue à l’impression de lecture et au plaisir des sens (ha !)

Le rythme, c’est un minimum. L’organisation des groupes de mots de manière harmonieuse rythmiquement, cela contribue d’une part à la clarté du propos, d’autre part au mouvement qui fait avancer dans la lecture (ce mouvement qui, quel que soit le sujet, du suspense à deux francs du gros thriller de gare à la progression minutieuse et lente du texte le plus dense, définit fondamentalement l’activité mentale du lecteur). Un petit alexandrin bien placé, par exemple, ça vous pose un récit. « De jour comme de nuit, il a fallu que je fasse avec les souffrances de ma mère et les soucis torturants de mon père, leur agitation permanente et stérile, leurs visages convulsés et leurs discours anxieux. » (p. 13-14 ; on notera aussi le balancement des doublons jour/nuit, souffrances de ma mère/soucis torturants de mon père, permanente/stérile, visages convulsés/discours anxieux) « Il a fait du grand salon une véritable galerie des glaces où il se pavane à longueur de temps, histoire de vérifier et ajuster ses petits effets : la canne à pommeau d’ivoire, la pochette carmin, les boutons de manchette, l’empilement ajusté de ses boucles neigeuses. » (p. 41) Le rythme il en faut, comme les battements des roues d’un train sur les rails, pour que la langue nous emmène dans l’univers du roman.

Les sonorités, c’est plus compliqué. De quel inconscient trouble émergent les associations entre son et sens ? De quelle enfance oubliée ? (La nôtre ou celle de l’humanité, lorsque le langage naissait, essentiellement lié aux êtres et aux choses mais aussi, de par sa multiplicité, sinon arbitraire du moins relatif. La poésie se débattra toujours entre ces deux exigences — à moins qu’elle n’existe plus.) « Il était temps : ma mère souffrait de migraines, de pertes de mémoire, de troubles de la concentration et d’exténuation chronique. Mon père se portait comme un charme mais empathie aidant, il était tout aussi affecté que sa Bichette et lui cherchait activement un havre, une maison de santé, une tanière où elle pourrait soustraire aux ondes son hypersensibilité légendaire. » (p. 20) D’une part, il y a des répétitions de sons qui font aussi le rythme à une échelle moindre, lient entre eux les mots et leur sens : « ma mère soufrait de migraines, de pertes de mémoire, de troubles de la concentration et d’exténuation chronique » (je souligne). Et « tanière », dont le sens est frappant, est souligné par « légendaire ». D’autre part, des sons qui évoquent le sens : « havre » marque une pause dans la phrase, une lenteur qui évoque la paix d’un havre, par exemple ; le « x » d’exténuation n’étant pas mal non plus. (Les sonorités sont aussi du rythme, celui des phonèmes, tandis que le rythme évoqué plus haut était celui des syllabes et des mots. Deux échelles : la combinaison des phonèmes pour former des syllabes et des mots ; la combinaison des syllabes pour former des mots et des phrases. La première est plus mélodique, chaque son avec ses couleurs et textures se combinant aux autres, par répétition ou contraste ; la seconde plus percussive, se contentant de compter, consonnes à l’appui, sans se soucier plus que ça des voyelles.)

Tout ça pour dire qu’à condition de ne pas raconter n’importe quoi, savoir écrire musicalement (avec une sensibilité qui varie, analogue à celle d’un musicien) me semble un bon point de départ pour un romancier. J’ai donc l’intention de poursuivre cette lecture.

LECTURE : OUBLIER KLARA, ISABELLE AUTISSIER, ÉDITIONS STOCK, 2019.

Une écriture maladroite

C’est l’impression que me donne ce début de récit, correctement conçu, avec ce qu’il faut d’exotisme pour éveiller l’intérêt, et l’entame d’une histoire dont on devine qu’elle sera honnêtement ficelée. La vision du monde proposée vaudra un article du journal éponyme : description d’un ailleurs pittoresque enrobée d’opinions politiques bien d’ici, je veux dire de Paris, je veux dire des beaux quartiers de la capitale. On sera transportés sans avoir à subir le moindre bouleversement intérieur.

L’écriture, avec ses passés simples et ses descriptions méthodiques, pourrait être qualifiée de « pas mauvaise ». Il y a très largement pire. Un manque de fluidité dans les points de vue et les temps du récit laisse penser qu’il fut écrit méthodiquement, morceau par morceau. Avec une attention à la langue qui ravirait un professeur de français ; pas de fautes, vraiment, mais pas de beauté non plus. Une forme de maladresse presque innocente, ou naïve, disons. Puisqu’on m’a dit que je pourrais écrire un roman, je m’y applique et je ne m’en sors pas si mal.

Pour capturer l’attention d’un lecteur exigeant, il faut cependant plus qu’une promenade de digestion, satisfaisante pour qui n’a pas d’autre ambition que de se délasser la panse en attendant la mort.

LECTURE : VENUS D’AILLEURS, PAOLA PIGANI, EDITIONS LIANA LEVI, 2015.

Cela part d’une image : le mouvement d’une truelle, une figue dans une main à laquelle deux doigts manquent. Puis ça se développe, un peu trop abstraitement : le bruit de l’outil « accompagne le corps de Mirko », c’est très général ; de la figue « surgit à la fois la douceur d’une enfance perdue et l’arme qui lui a arraché deux doigts ». Je préférerais que ça surgisse, accompagne vraiment, plutôt que de le dire. Une image littéraire, ce n’est pas sa description scolaire, pseudo-philosophique, dont l’abstraction ne sert qu’à s’élever au-dessus du voisin aux travaux plus concrets. Sans infliger au livre de Paola Pigani, qui n’en mérite pas tant, toute ma haine recuite des écoles, si l’interprétation est ce qui donne vie au texte, c’est une erreur de penser que l’auteur se contente d’en conter les unes après les autres. Ce serait comme si un compositeur n’écrivait sur sa partition que nuances et mouvements, mais sans notes. Il y manquerait la mélodie qui vous prend à la gorge.

Je n’y entre pas, dans ce roman, car malgré les images qui commencent chacun des premiers chapitres, je ne sens rien de concret dans ces premières pages. Une évocation quasi journalistique, mais moins précise, d’un conflit interethnique et d’une réalité sociale ; mais l’auteure ne sait pas me faire croire qu’elle comprend le vécu du réfugié manœuvre sur un chantier, qu’elle le ressent et peut me faire partager ce ressenti.

Alors je m’ennuie. On ne fait pas un roman avec de bonnes intentions, ce serait bien facile. « Politique et poétique », lis-je sur le rabat de couverture au sujet du précédent : il manque peut-être un lien entre les deux.

PARUTION DE « MA VIE PARFAITE »

Disponible sur Amazon en éditions papier et Kindle.
Vous pouvez lire le début du roman en ligne, gratuitement et sans liseuse, en suivant ce lien.

Ce roman, qui n’est pas autobiographique, est narré par Donna : Sur son lit d’hôpital psychiatrique, elle ressasse le drame qui a frappé sa famille. Tout commence quelques mois plus tôt, lorsqu’un coup de téléphone matinal bouleverse son mari, Brad, qui lui révèle alors un macabre secret enfoui dans son passé. Adolescents, lui et son frère Bubba ont tué une jeune fille par accident, en jouant avec le revolver de leur père. Personne ne les a jamais soupçonnés, mais atteint d’un cancer en phase terminale, Bubba souhaite à présent avouer leur crime. Alors que toute leur existence menace de s’effondrer, Donna va lutter pour l’avenir de sa famille, quel que soit le prix à payer. À mesure que progresse son récit des faits, elle entend démontrer à sa psychiatre qu’elle va mieux, et qu’il faudrait la laisser sortir et retrouver sa vie parfaite.

LE CHANT DE LA PLUIE de Sue Hubbard

Le jour baisse déjà lorsqu’ils franchissent un mur de pierres sèches pour se frayer un chemin en direction d’une petite baie. «Ferme les yeux, Martha, et attends que je te dise de les rouvrir.» Puis au détour d’un rivage, il dit : «Maintenant.» Devant eux, le ciel est en feu, rouge sang et or. Peu à peu il s’assombrit, devenant violet, puis noir, avant que la grande boule de feu ne tombe dans la mer.

C’est sur la côte ouest de l’Irlande, au sein d’une nature sauvage, âpre et magnifique à la fois, que Martha, qui vit et enseigne à Londres, est venue faire le point sur sa vie. Son mari, irlandais, brutalement décédé, possédait là-bas un cottage, dans son village natal, face à l’océan et aux inquiétantes îles Skellig. Il y allait souvent – seul? – et elle plus rarement.
Il y a la pluie, les embruns, les feux de tourbe, d’incroyables couchers de soleil, les pubs enfumés où tout le monde chante de vieilles balades. Et des rencontres, souvent inattendues…

Bibliothèque étrangère
Paru le 12/03/2020
288 pages – 140 x 205 mm
ISBN : 9782715250765